The James Dean Center.

                  Au Japon, Mr Seita Ohnishi est un homme d’affaires influent, fortuné et respecté. Originaire de Kobe il vénère James Dean depuis toujours. En hommage à l’acteur mais aussi à l’homme, il fait ériger, en 1977 à Cholame, à proximité du lieu de l’accident fatal « Un arbre de vie ». Ce sobre monument d’environ deux mètres allie le béton, l’acier inoxydable, au milieu d’un jardinet couvert de jolis et rares galets noirs et ronds de Nachi en provenance du Japon. Il ceint un arbre, un chêne, symbole de vie, tels des miroirs posés sur des piliers. Le nom de James Dean, ses dates de naissance, de décès et le chiffre 8 versé sur le côté, emblème d’éternité, figurent sur le monument. Un extrait du Petit Prince d’Antoine de St Exupéry : -« Ce qui est essentiel est invisible à l’œil » -, et une explication de son ami Bill Bast : -« C’était probablement la citation favorite de James Dean. Elle avait pour lui une profonde signification et il l’utilisait particulièrement avec ceux qu’il aimait » - sont gravés sur une plaque en bronze. Ce monument fabriqué au Japon, amené à Cholame, a coûté $ 15 000. Seita Ohnishi fait le déplacement de Tokyo en Californie à trois reprises mais il ne révèle pas les raisons de ce tribut à James Dean. Un culte des morts, ou de l’esprit, dans la pure tradition orientale. Des subtilités très éloignées des préoccupations mercantiles de nos civilisations occidentales. La jeunesse japonaise, très marquée par le personnage de James Dean, puise en lui des forces salvatrices. Une révolte. Une inscription indique : ''In Japan we say that his death came as suddenly as it does to cherry blossoms.”

 

 

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Dès la mort de James Dean, de nombreuses marques de sympathie, d’attachement, de reconnaissance sont prodiguées à ses proches. Dans le film de Robert Altman The James Dean Story en 1957, Grand’Pa Charlie Dean exhibe la magnifique poupée, une geisha en costume traditionnelle, que la famille a reçue d’admirateurs japonais. Emma Dean, la grand’mère de Jimmy, brandit un magazine japonais avec James Dean en couverture. En réalité, cette sculpture « Tree of Heaven » n’est qu’une infime partie d’un énorme projet avorté. Fin des années 1970 Seita Ohnishi écrit aux Winslow, sollicite l’autorisation de créer le mémorial actuel. Dans les années 1980, une vingtaine d’années après la mort du photographe Sanford Roth, Seita Ohnishi, se porte acquéreur des droits de toutes les images de James Dean, environ 1 600 photos prises par Sanford Roth entre juillet et septembre 1955. Seita Ohnishi publie dans son pays en 1983, avec Beulah Roth, plusieurs livres photo : Jimmy, suivi de The Last 85 Days. Des photos que Seita Ohnishi met à la disposition des auteurs mais aussi du public. Comme actuellement sur le site Oscar for Jimmy (www.oscarforjimmy.com) Son but n’est pas de faire de l’argent, mais permettre la diffusion, le rayonnement de James Dean. Personne ne saisit alors le sens profond de sa motivation. En 1983, Seita Ohnishi ajoute une plaque au monument :

 This monument stands as a small token of my appreciation for the people of America, from whom I have learned so much. It celebrates a people who have over the years courageously followed the path of truth and justice, while expanding the limits of mankind and their boundless pioneering spirit. It also stands for James Dean and the American Rebels who taught us the importance of having a cause...”  Seita Ohnishi.

 

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Pour Marcus Winslow, légataire de son cousin Jimmy, et pour Mark Roesler, patron de la CMG Worldwide qui gère les droits et l’image de James Dean (un revenu annuel de 5 millions de dollars) Seita Ohnishi est le plus « grand » fan de James Dean. Ils le rencontrent au Japon en octobre 2005 dans le cadre de la commémoration du 50è anniversaire de la disparition de Jimmy. Le Mémorial de Cholame n’est pas l’acte irraisonné d’un fan. Mais tout le monde ignore encore la finalité de la démarche de Seita Ohnishi. A l’origine, il a un gigantesque dessein : The James Dean Center.

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Selon Jean Cocteau : « La désobéissance peut être considérée comme le plus grand  luxe de la jeunesse et rien n’est pire que les époques où la jeunesse trop libre se trouve dans l’impossibilité de désobéir. James Dean représente à mes yeux une sorte d’archange de la désobéissance aux habitudes et son plus bel acte de désobéissance n’est-il pas le terrible refus que sa mort oppose à la gloire qui lui était promise ? Il est pour ainsi dire sorti du monde à la manière d’un écolier qui se sauve de la salle d’études par la fenêtre et tire la langue aux professeurs.

En outre, toute la jeunesse privée de désobéissance par manque d’ordres, de cadres se trouve également privée de mystique et cherche autour d’elle un type idéal qui serait ses rêves en chair et en os.

Pour tout cela James Dean donne une nourriture aux âmes mal assises entre une civilisation morte qu’elles n’ont pas connue et une civilisation qui s’ébauche et dont elles ne profitent pas encore.

Un fantasme – un songe – un jeune homme qui par la rapidité de son passage n’encrasse aucun des mécanismes de sa course – voilà James Dean et pourquoi une foule adolescente qui élève une statue de neige, plus solide que bien des statues de marbre. » Jean Cocteau. Du Cinématographe (Belfond).

 

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.......................................................................................Dessins de Jean Cocteau, St Exupéry, Andy Warhol et photo DR.…

 

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                  Yasuo Mizui.

En 1955, James Dean projette de voyager avec Sanford et Beulah Roth, venir à Paris en novembre, rencontrer quelques unes de leurs connaissances : Picasso, Jean Genet, Jean Cocteau ! A cette époque, Jean Cocteau découvre un jeune sculpteur japonais. Il expose, avec d’autres, Galerie Volney, près de l’Opéra. Yasuo Mizui, originaire de Kyoto, est depuis peu à Paris. C’est sa première exposition. Ce jeune ingénieur, diplômé de l’Université de Kobe, étudie à l’Ecole des Beaux Arts. Boursier de l’Etat Français, passionné par l’art roman, il ne vit que pour la sculpture, dans des conditions modestes. Il n’a ni radio et encore moins de télévision. Il ne va guère au cinéma. Parallèlement à ses cours, durant quatre ans, Mizui est l’assistant d’Apel-Les Fenosa. Tous les après midis de 1954 à 1958 il travaille, rue Saint Jacques, dans l’atelier du sculpteur catalan qui a fui le franquisme. Déjà dans les années 1920 Fenosa refuse l’armée et se réfugie à Paris. Picasso l’accueille. Vingt ans plus tard, il s’installe définitivement à Paris. Picasso lui vient en aide : « Fenosa est mon fils né d’une mère inconnue » dit-il de Fenosa qui réalise en 1945 le monument en hommage aux victimes d’Oradour sur Glane.  Chaque jour Mizui réalise un modelage avant l’arrivée du Maître. Une obligation consentie qui lui permet d’acquérir maîtrise et imagination créatrice. Une astreinte à laquelle Fenosa lui-même se soumet à ses débuts. Picasso lui dit d’accomplir une œuvre par jour. Plus tard Picasso achète toutes les statuettes de Fenosa. Le meilleur moyen pour l’aider financièrement. Une photo de Picasso (prise par Sanford Roth (?) qui vit alors à Paris) s’affiche sur le mur de l’atelier. Fenosa est aussi un ami de Jean Cocteau. Comme les Roth, Fenosa a un chat siamois. Qui ravit (comme Louis XIV, le chat des Roth, chat ami de James Dean) Picasso et Cocteau le président du Cat Club de France. Lors d’un déplacement Fenosa le confie à Mizui. Yasuo Mizui garde le chat une semaine et réalise une statuette. « Par la suite, dit-il, lorsque je me suis attaqué à de grandes œuvres lors des symposiums, cette expérience des petits modelages a été le ressort de ma création. Je le dois à Apel-Les Fenosa. »                                                         

 

                                                                                                                      

 

Travailleur acharné, de petite taille, Yasuo Mizui est, gamin, fasciné par les immenses statues de Bouddha. En bronze, en fonte. Des statues réalisées au 8è siècle. « Comment ont-ils fait ? » s’interroge-t-il. Ce gigantisme le marque. Techniquement et philosophiquement. Il détermine chez lui l’approfondissement du Yin et du Yang. Dualité permanente, présente en chaque être. Evidente chez James Dean. L’un et l’autre. Le pour et le contre. Le blanc et le noir. L’homme et la femme. Le bien et le mal… Fils d’ouvrier, Mizui suit une formation d’ingénieur durant sept ans. Il choisit comme sujet de thèse de fins d’études : le moulage des grands bouddhas de bronze. Il décroche ses diplômes. C’est la guerre. Il doit travailler à la mise au point des moteurs d’avion. Comme tant de jeunes, Yasuo Mizui (qui signifie l’eau du puits) apprend à tout sacrifier, à la Patrie, à l’Empereur. Mais il n’est pas dupe. « A la fin de la guerre, j’étais un jeune homme désorienté, comme un corps sans âme. » Il se dirige vers la sculpture, étudie à l’Université d’Art de Tokyo. Début des années 1950 il quitte le Japon pour Paris. Il a décroché une bourse pour étudier la sculpture aux Beaux Arts. Alfred Jannot est son professeur. Parmi les élèves, César qui est son ami et une jeune femme japonaise Kyoko qu’il épouse. Elle le seconde fidèlement jusqu’à sa mort. Mais Mizui reste un solitaire. Il veut apprendre, comprendre. Aller au bout des choses. Comme James Dean. Qu’il ne connaît pas…

 

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Après quelques années, Mizui délaisse l’académisme, s’illustre par des sculptures monumentales, en marbre, basalte, granit ou grès indien, de 2 à 4 mètres de haut, créées de par le monde lors de symposiums de sculpture. Des artistes occupent un lieu  - désert du Néguev, Mont Tara en Tchécoslovaquie, Allemagne, Japon, Etats-Unis, etc., - travaillent à l’air libre, sous le soleil, la pluie, dans le vent, le froid, la chaleur torride. Mizui réalise le Grand Mur de 93 mètres pour le stade olympique de Tokyo, un bassin de 32m à l’université de Kobe, les deux murs sculptés de 40m chacun pour les Jeux Olympiques d’hiver à Grenoble qu’inaugure André Malraux. (Mizui le rencontre à plusieurs reprises pour les besoins de la traduction en japonais des Anti-Mémoires faite par l’un de ses amis). Des centaines d’œuvres de Mizui se répartissent dans le monde entier mais aussi à travers l’Hexagone. Du Bois de Boulogne à Villeneuve d’Ascq, de Palaiseau à Bordeaux. Grâce au 1% qui permet la création d’œuvres lors de la construction de bâtiments publics. Fait « Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres » en 1985 par Jack Lang, Yasuo Mizui, 30 ans plus tard, découvre James Dean. Et se passionne.

 

 

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                  Le Mur d’espoir.

Cette année là Yasuo Mizui fête ses soixante ans et la sortie au Japon d’un très beau livre consacré à son oeuvre. Seita Ohnishi est présent à la manifestation donnée à Tokyo en l’honneur de Mizui. Ils ne se connaissent pas. Ohnishi reçoit le livre, le parcourt, le lit. Le lendemain Seita Ohnishi appelle Yasuo Mizui. Ils se rencontrent. Ohnishi évoque James Dean que Mizui ne connaît pas. Il lui parle de son projet : la création d’un James Dean Center, un haut lieu culturel mis à la disposition de l’Art. James Dean établissant le lien de fraternité entre les peuples. Seita Ohnishi propose à Yasuo Mizui de le réaliser. Mizui découvre James Dean. Le personnage, rebelle solitaire, sorte de samouraï des temps modernes, le séduit. Il accepte et accompagne Seita Ohnishi en Californie. Ils se rendent à Cholame. Le lieu de l’accident, entre San Francisco et Los Angeles, plus proche du Nevada que du Pacifique, est désertique : « Un paysage désolé de collines douces, en vague, couvertes  d’herbes brûlées, desséchées par le soleil au Nord comme au Sud, qui fait penser au ventre d’un lion couché. » dit Yasuo Mizui.

 

 

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Le propriétaire des terres avoisinantes est le petit fils de William Randolf Hearst, le magnat de la presse, le Citizen Kane d’Orson Welles. Au début du XXè siècle il construit pour sa maîtresse une extravagante villa dans une importante zone désertique aux abords de la côte de l’Océan qu’il possède. D’autres villas s’implantent. Il fonde ainsi Santa Monica où plus tard les parents de James Dean s’installent avec leur petit garçon. Le concept de Seita Ohnishi est approuvé. Il peut disposer de l’endroit et tisser ce lien d’amitié entre les deux peuples. Mizui rentre en France et s’inspire de l’esprit symbolique : « Le temps n’est rien dans la vallée de Cholame, où l’éternité domine. Je deviens transparent comme l’air, purifié par cette vallée. Je me sens minuscule, un grain de sable tamisé. J’aimerais aller vers elle, la toucher cette éternité… »  

 

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Le Champs de Sculpture en la vallée de Cholame en Californie s’articule autour du Centre James Dean. Un anneau d’un diamètre extérieur de 45 mètres, de 20 mètres à l’intérieur, d’une hauteur de 5 m. Les parois externes composent un relief pour filtrer la luminosité particulièrement forte en ce lieu. De ce Centre James Dean, des murs sculptés de1m50 de hauteur zigzaguent tous les 50 m. Aux angles à 90° se dressent des bâtiments similaires à celui du Centre destinés aux galeries, logements, bibliothèques, auditoriums…

 

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Une véritable cité culturelle dans un parc doté de symposiums de sculptures, d’une piscine, de zones de stationnement. Il imagine un mémorial qui symbolise l’accident. Deux voitures qui se percutent. Mizui fait les plans, étudie le sol, la situation climatique, les écarts de températures, etc.

 

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                  L’ensemble est gigantesque et sera vu du ciel par les avions qui survolent les lieux en approchant Los Angeles, San Francisco, voire Las Vegas. Mizui présente le projet condensé dans un document de 20 pages. Le concept séduit. On l’apprécie, certes, mais avant d’entamer les travaux on demande à Mizui « de rendre l’endroit attractif. » En réalité, mettre en évidence le restaurant qui se tient au bord de la route, proche du lieu de l’accident. Le Jack Ranch Cafe est installé à proximité du petit bureau de poste où est implanté le Mémorial  L’arbre de vie. De quoi attirer, retenir les touristes et les inciter (peut-être) à déguster les produits Jimmy Dean, hot-dogs, hamburgers que fabrique le chanteur country homonyme, reconverti avec succès dans la saucisse industrielle… Mizui est certes déçu, mais ce travail constitue une bonne entrée en matière avant d'attaquer l’énorme chantier. Il s’inspire du Mur qui s’ouvre, qu’il a réalisé en 1972 au Lycée Technique de Rambouillet. Selon Mizui, la peine, la douleur ressenties par les admirateurs de James Dean lors de sa mort ont été quelque peu compensées par ses trois films (East of Eden – Rebel Without A Cause – Giant) qu’il qualifie de chefs d’œuvres : « Le mur de la désespérance s’ouvre, se déchire et nous donne la lumière de l’espoir… »

 

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Il choisit de travailler avec les pierres extraites des carrières de Lacoste, dans le Vaucluse, un lieu qu’il connaît bien. Il réalise là, chaque été, durant vingt ans, une œuvre commune avec les élèves du Village des Arts, du Sarah Lawrence College de New York, une institution américaine implantée dans le  village, aux pieds des ruines du château du Marquis de Sade. Mizui choisit soixante blocs de grande qualité. Il faut des mois pour les réunir. Les plus belles pierres qui sont extraites lui sont réservées. Les blocs doivent être exempts de toutes impuretés, notamment de coquillages. La carrière en fournit deux par mois. Durant près de trois ans, Mizui travaille, modèle, cisèle, polit sans relâche. Ingénieur de formation, il emploie marteau, burin, ciseaux, mais également d’autres outils. Mécaniques ou électriques. Le buste de Jimmy, à l’arrière du monument, n’est pas taillé dans la pierre. Mizui utilise un matériau qui permet, le cas échéant, de reconstituer le visage. Un diaphragme encercle le visage et symbolise l’objectif de la caméra. Le buste a été fait en plâtre, puis coulé en bronze.

 

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 Il existe deux modèles de ce type dont une propriété de Seita Ohnishi. (Il l’aurait récemment offerte à Marcus Winslow). Yasuo Mizui achève en août 1988  Le Mur d’espoir dédié à James Dean : 13m de long, 4,50m de haut, 1,20m de large, d’un poids total de 150 tonnes; d’un coût de $200 000. Le monument se dresse dans la carrière de Lacoste où se pressent les villageois et quelques journalistes locaux. Début 1989, il doit être démonté puis transféré, bloc par bloc, en Californie. Mais un différend surgit entre l’entourage de Hearst et Ohnishi. Les objectifs divergent. Seita Ohnishi est un mécène. Par ailleurs, il subit le contrecoup des soubresauts financiers qui secouent les banques du Japon et fragilise l’économie du pays. Le monument défait reste en l’état dans la carrière de Lacoste, sombre dans l’oubli. Tout comme un projet annexe réalisé par un architecte de Cavaillon à la demande de Yasuo Mizui. : la création, la construction à Cholame, aux abords du James Dean Center, dans cette zone désertique de 140 hectares d’un village de plusieurs centaines d’habitations, destiné à perpétuer le souvenir de James Dean, mais aussi à accueillir artistes, habitants, touristes, avec des lieux de rencontres, de travail, d’information, de souvenir, de détente, d’habitat.… Un réel climat de vie dans un village à la mode Provençale, une sorte de Lacoste bis. Mais sans château… Un zeste de Luberon en Californie !

 

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En 1997 Yasuo Mizui et sa seconde épouse Miyoko s’installent définitivement à Lacoste. Il a bâti de ses mains, en 1985, sa maison atelier dans une vaste pinède. A cinq cents mètres du château et de la carrière transformée par Pierre Cardin en Espace La Costa, flamboyant lieu culturel depuis 2001. En 2003, Mizui suggère que le Mur d’espoir soit installé dans son « jardin », un hectare de pinède où nombre de ses œuvres s’exposent déjà. Visages allégoriques, symboles du Ying et du Yang. En mars 2005, Seita Ohnishi lui offre le monument. Les blocs sont transportés de la carrière voisine dans son « jardin ». Visage ridé et buriné, prenant appui sur sa canne, Yasuo Mizui, 80 ans, chemine entre les blocs de pierre noircie disséminés sur le sol. Il me montre les fondations : «  Le Mur d’espoir sera installé là définitivement dans quelques semaines » dit-il.

 

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Entre temps, Pierre Cardin vient le saluer en ami et en voisin. Il réhabilite le château du Marquis de Sade (qui était Comte de Sade). Salle de conférence, logements, loges, et lieu de représentations théâtrales sur les terrasses remodelées. Pierre Cardin et Mizui se connaissent depuis l’épisode Jean Cocteau. Cocteau qui demande, en 1945, à Pierre Cardin de réaliser les costumes du film La Belle et la Bête et l’aide à le lancer. En 1908, le poète libertaire Laurent Tailhade le fait pour lui et lit en public les poèmes d’un jeune inconnu de 18 ans nommé Cocteau... Pierre Cardin, retrouve aussi Miyoko, l’épouse de Mizui, journaliste réputée dans le monde de la Haute Couture et de la mode.

Sade (1740-1814), une autre légende ! Un autre rebelle. D’autres fantasmes… Un noble libertin (comme tant d’autres alors, dont le Comte de Mirabeau et quelques prêtres !) qui vit ouvertement ce que les autres cachent. Cela lui vaut de croupir trente années de sa vie en prison (Bastille comprise) pour ses fredaines, ses incartades, ses frasques. Incarcéré, il libère sa hargne dans des écrits sulfureux, interdits. Donatien Alphonse (Aldonze) François de Sade, passionné de théâtre, qui organisait (aussi) de vraies œuvres théâtrales dans le château familial de Lacoste, son refuge, finit sa vie à l’asile de Charenton, après avoir été révolutionnaire. Il n’est pas fou, mais c’est le suprême châtiment. Il dérange toujours autant. Royauté ! Il milite pour une monarchie constitutionnelle ! République ! Il s’oppose à la peine de mort ! Empire ! Il clame, athée, son anticléricalisme quand Napoléon se fait couronner par le Pape ! Et son château en 1792 est détruit par les Lacostois !

 

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Le Comte de Sade, (contes sadiens, et non pas contes sadiques) à 74 ans, créé des pièces avec les malades de Charenton. Mêlés à quelques acteurs professionnels les fous interprètent les principaux rôles qu’ils parviennent à apprendre, mémoriser et jouer non sans efficacité. Chaque acteur devient autre. Une méthode thérapeutique efficace reconnaît-on, qui, en 1813, fait courir Paris. Sade précurseur de la Méthode de Stanislavski ? Robert (Bobby) Lewis, pilier du Group Theatre et co-fondateur de l’Actor’s Studio avec Elia Kazan, (professeur de Montgommery Clift et de Marlon Brando) s’interroge dans son livre  Method or Madness ?   James Dean affirme : « Seuls les animaux, les enfants et les fous ont du talent… »

 

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A Cannes, Pierre Cardin rencontre Marcus Winslow à l’occasion de l’expo photo de Dennis Stock consacrée à James Dean. Il propose à Mizui d’installer Le Mur d’espoir sur l’esplanade du château de Sade Le sculpteur sourit. Il déroule une calligraphie réalisée pour ses proches : il vivra jusqu’à 100 ans ! Conforté dans son projet d’hommage à James Dean par les élèves de l’école de sculpture de Kyoto sa ville natale qui, comme tous les étés, viennent travailler avec lui, Yasuo Mizui achève son œuvre. Le Mur d’espoir aurait pu être inauguré le 30 septembre 05, pour le 50è anniversaire de la mort de James Dean. Mais la mort n’est qu’une naissance. « Je préfère attendre mai prochain. Mai, c’est le mois de mon anniversaire. J’aurai peut-être achevé comme je me le suis promis mon Dragon couché et mon jardin sera rempli de fleurs. De petites fleurs bleues. Et tout renaîtra. » Mais Miyoko, qui espérait tant cette fête, ne verra pas, achevé, Le Dragon couché. Miyoko, l’épouse de Yasuo Mizui, s’en est allée rejoindre le Pays de ses Ancêtres pour le grand repos.  Pour James Dean: “Death. It’s only the only thing left to tespect. It’s the one inevitable, undeniable, truth. Everything else can be questionned. But death is truth. In it lies the only mobility for man, and beyond it, the only hope.” 

 

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En 2006, James Dean aurait eu 75 ans. Yasuo Mizui en a 81. Et la Fête à Mizui a lieu. Il invite les quatre cents habitants du village, Madame le Maire en tête, et Pierre Cardin. Il ne se met pas en valeur. Il organise l’évènement pour honorer James Dean et remercier le village de l’accueil qui lui a été réservé. A lui et à Miyoko. Il marque sa reconnaissance vis-à-vis de la France qui l’a honoré. Ses maîtres de musique viennent spécialement du Japon interpréter plusieurs pièces aux pieds du Mur d’espoir. Depuis quelques années Mizui étudie la musique traditionnelle. Enfant, un voisin joue de la flûte. Fils d’ouvrier, il ne peut pas espérer apprendre. Son père possède bien un violon dont il joue bizarrement. Mais il lui est interdit d’y toucher. A 75 ans révolus il s’initie avec Maître Iyuzan Furuta à la flûte en bambou (Schakuhati), instrument importé de Chine au XIIIè siècle ! Maître Kimiko Futura, son épouse, l’accompagne à sa Koto, instrument à 13 cordes, apparu deux cents ans avant J-C. Yasuo Mizui est un sage. Chaque matin, il travaille deux heures à la réalisation de son Dragon couché qui s’étale sur une vingtaine de mètres. Il peaufine sa technique de Métagraphie. « C’est l’art, dit-il, d’introduire le pouvoir de la volonté dans la création de phénomène provoqué par le fait de comprimer une couleur (encre de Chine) entre deux feuilles de papier ou autres matériaux. Ce qui donne naissance à des images inattendues de l’ordre du fantastique. »

 

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  Parfois, il s’adonne au tir à l’arc. Patience, concentration, exercice mental et physique. Mais la force lui manque, se dérobe. Alors, après bien des hésitations, il accepte d’utiliser un arc spécialement conçu pour les femmes. Yasuo Mizui est surpris. Je lui offre un exemplaire de Life Magazine en date du 17 septembre 1955. Ce numéro publie le premier article consacré à James Dean. Le reportage réalisé par Dennis Stock à New York et à Fairmount peu avant la sortie de East of Eden. La couverture de l’hebdomadaire représente un gigantesque Bouddha. Mizui n’ignore pas que les dernières photos de James Dean, ont été prises par Sanford Roth à l’issue de la visite d’un temple bouddhiste à Los Angeles. Jimmy assiste ensuite à une démonstration de Kendo, assis au milieu de petits japonais. Deux cultures que tout rapproche.

 

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Dean et Mizui. Musique, peinture, sculpture, mais aussi curiosité, spiritualité, volonté, passion commune, etc. Leur rencontre était inévitable. Ironie du sort, à Broadway, en 1954, James Dean n’accepte pas de reprendre le rôle de Sakini dans The Teahouse of The August Moon, pièce de John Patrick mise en scène par Robert Lewis. Une comédie à succès (Tony Award, Pulitzer) qui se déroule à Okinawa, une petite ville du Japon, à la fin de la guerre, durant l’occupation américaine. Robert Lewis propose à Jimmy d’incarner Sakini, le jeune japonais, interprète du militaire américain chargé de reconstruire la cité. Il veut rouvrir l’école, mais les habitants préfèrent relancer la maison de thé. Sakini est aussi le narrateur de la pièce. Lors de l’audition au Martin Beck Theatre, Jimmy débute son monologue : « Lovely ladies and kind gentlemen… Please to introduce myself. Sakini by name. » James Dean ne va pas plus loin. Il éclate de rire et quitte la scène. Robert Lewis le persuade de réessayer… Jimmy accepte. Il reprend son texte et son rire sonore explose… Il n’accompagne pas en tournée la troupe de Bobby Lewis. Il part à Hollywood avec Kazan. Une adaptation cinématographique de la pièce est réalisée en 1956. Avec Marlon Brando dans le rôle de Sakini ….

 

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Mizui marche lentement entre les statues qui peuplent son jardin. Il évoque  Diagonal Yin Yang, thème d’une exposition au Japon il y a dix ans. Son existence se divise en deux moitiés. L’une vécue au Japon, l’autre en France. Deux chemins, deux cultures inachevées : « Il n’est pas facile de trouver l’apaisement ni dans l’une ni dans l’autre. » Il le ressent dans son travail de sculpteur. Deux extrêmes, deux réalités, deux influences, sans savoir laquelle est prédominante. « Laquelle est Ying, laquelle est Yang ?

 

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C’est dans la répétition de ces affrontements entre Ying et Yang qui sans cesse s’opposent, se répondent, se repoussent ou s’étreignent que je découvre de nouvelles formes encore inconnues. C’est là mon travail de sculpteur. Agitation et repos. Une montagne, une rivière, une femme, une maison sont des éléments Ying. Une fleur, un arbre, un animal, un patron, sont des éléments Yang… Je me demande constamment si ma sculpture exprime l’un ou l’autre. La réponse n’apparaît qu’au fil de mon travail. Cela ressemble à un jeu de masque entre vérité et mensonge… ». Comme ces masques au théâtre. L’un qui rie, l’autre qui pleure, tels ceux gravés sur la pierre tombale d’Adeline Nall, la professeur de théâtre de James Dean à Fairmount.

« Si je parviens un jour à me fondre dans le néant divin, ajoute Mizui, ma sculpture restera comme une offrande faite à la grande Nature. »

 

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Yasuo Mizui contemple Le Mur d’espoir. Il se dresse, inondé de soleil. En son milieu, la pierre s’ouvre, tel le rideau d’une scène de théâtre. A l’arrière, le buste de James Dean sculpté à partir d’une photo de Sanford Roth. James Dean, en cowboy façon Billy The Kid. Crispé sur le premier cliché : James Dean dégaine le revolver. Apaisé sur le second : James Dean a fait feu. L’expression se relâche, la tension a disparu. Jimmy est soulagé. Agitation. Repos. Ying. Yang. Sciemment, Yasuo Mizui a choisi la seconde image pour immortaliser James Dean dans la pierre de ce mausolée. A jamais. Il est Jimmy The Kid.

 

      

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Texte extrait du livre de Jean-Noël Coghe Jimmy The Kid © Noeghan Press

Photos et documents droits réservés. © Yasuo Mizui et © Jean-Noël Coghe.

  ......................Photos James Dean de Sanford Roth. © Seita Ohnishi